Tout ça est encore tout frais dans ma tête.

Depuis trois mois, je souffre. Je souffre de plus belle depuis les 19 premiers jours de décembre. Des souvenirs déchirants me reviennent çà et là à l’esprit.

La nouvelle troublante par téléphone, l’effondrement, les pleurs. Un scénario surréaliste ou un cauchemar réel, peu importe, je souffre de la perte de ma sœur benjamine, Tayana, survenue il y a trois mois. Le 1er septembre 2019.

Je ressens un sentiment de colère qui ressort par moment, comme la vapeur s’échappant en furie du couvercle d’une casserole bouillante. Les souvenirs de ma soeur me hantent à des moments aléatoires : pendant ma conduite vers le travail ou la maison, pendant ma douche, pendant la nuit.

Oui, je souffre de la perte de ma petite soeur, Tany, et j’en suis encore en colère. Je ne me souviens pas de la dernière fois que je lui ai dit que je l’aimais.

Ô j’ai tellement de peine.

On m’a dit que ça dure un temps et que l’acceptation suit tout naturellement. Si c’est vrai, qu’elle arrive à grands pas. J’écris ces mots affligeants, ces mots qui me crèvent le cœur — mon cœur que je vois dessiné sur une toile lacérée —, en regardant par moment, accrochée à mon mur, la photo de ma soeur souriante, les cheveux à la garçonne, courts et cotonneux, dans un fond de bronze. Je la vois, placée de côté, tête relevée, regard taquin, lèvres retroussées avec ses deux dents de lapin affichées. Elle adorait montrer ses dents lors des photos. Se la jouer comme une petite fille.

Maintenant, je la vois dans mon esprit, dans une petite robe évasée, tournoyant avec la jupe relevée par ses doigts fins, comme les petites filles font quand elles arborent une jolie robe. Elle adorait se sentir comme une princesse.

Ces derniers jours, je me suis forcée à terminer d’écrire mes derniers articles concernant mon voyage de cet été [part 1, part 2, part 3, part 4], dont les deux dernières parties étaient restées aux placards pendant tout ce temps-là. Je t’avouerai franchement que je l’ai fait avec difficulté. Heureusement que les trois quarts étaient déjà écrits.

Tenir un blog. Il y a des choses bien plus importantes que ça, je le sais, mais pour moi, l’écriture est thérapeutique. D’ailleurs, on m’a dit qu’écrire sur elle me ferait du bien.

Alors, je suis ce conseil. Oui, sans doute, cela me ferait du bien.

Des rires qui résonnent à en faire trembler les murs.

C’est ainsi que j’ai décrit ma soeur lorsque j’ai annoncé sa mort tragique par écrit à mon entourage. Rires tonitruants, rires moqueurs, rires hystériques. Ses rires étaient l’essence de sa personnalité. Parler fort aussi. Elle était affairée, folâtre, fougueuse. Elle avait un esprit hardi, perspicace, brillant.

Brillante, ça, elle l’était. En dépit du fait qu’elle n’avait pas terminé ses études collégiales et donc, logiquement, pas entamé des études universitaires, Tany avait réussi à se tailler une place prometteuse dans une grande entreprise de jeux vidéo. Elle avait appris, de façon autodidacte, à dessiner, à peindre et à coder depuis son très jeune âge. Comme moi, elle adorait la musique. Elle s’est lancée comme DJ et s’est mise à jouer la guitare. Elle était vraiment multitalentueuse.

Elle était très passionnée par tout ce qu’elle entreprenait et faisait ce qui lui chantait. Intrépide, là où les gens voyaient des limites, elle ne voyait que des horizons sans fin. Ah oui, elle n’en faisait qu’à sa tête. Mais, c’est ce qui l’a aussi amenée à sa perte.

Le 1er septembre, tandis qu’elle était partie célébrer la Fête du Travail dans la nature avec ses amis, elle est allée se détendre sur un lac, seule, sur un îlot flottant en fin d’après-midi. Elle a essayé de persuader des amis d’y aller, mais personne n’a accepté. Il semblerait que pas une âme ne l’ait vue s’éloigner. Et puis, quelques heures plus tard, elle sombrait dans un sommeil et dans un rêve si profonds que son âme s’est détachée de son corps et nous a quittés à tout jamais. Fatigue extrême, perte de connaissance, malaise ? Personne ne sait ce qui a dû arriver.

Et puis, quelques heures plus tard, elle sombrait dans un sommeil et dans un rêve si profonds que son âme s’est détachée de son corps et nous a quittés à tout jamais. Fatigue extrême, perte de connaissance, malaise ? Personne ne sait ce qui a dû arriver.

Chose certaine, Tany aimait beaucoup trop la vie – enfin, j’en suis persuadée –, si bien que mourir d’un malaise, soit d’un étouffement occasionné par des vomissements incoercibles et intenses, par exemple, était la chose qui lui causait des crises d’anxiété. À un tel point que lorsque cela lui arrivait, elle se rendait à l’urgence pour qu’on la calme. Ironiquement, je soupçonne que son pire cauchemar, la survenue d’un malaise, s’est concrétisé.

Ce n’est que le lendemain, un dimanche matin, qu’on l’a retrouvée, tout endormie au fond du lac. Le 19 décembre a réveillé son souvenir. Ma famille s’est réunie pour la remémorer. C’était son anniversaire. Elle aurait eu 36 ans.

Tany aimait la bonne chair. Aux brunchs familiaux, ma spécialité était la salade de fruits, la sienne était les crêpes Suzette. Elle était toujours excitée pendant qu’elle travaillait la pâte. Sans rien mesurer, elle fouettait le tout dans un grand pot à yogourt et étalait à la louche la pâte à crêpe dans la poêle, tout en sautillant et en plaisantant. Ses crêpes cuisaient toujours parfaitement.

Seulement, je n’ai jamais obtenu la recette de cette Tany qui illuminait la pièce par son énergie et son rayonnement étourdissants n’ai pas eu la chance de passer un moment de qualité depuis oh si bien longtemps.

Et ça, je le regrette énormément.

Le début de septembre est arrivé comme un coup de fouet avec l’automne faisant son entrée en raccourcissant les heures de luminosité diurne et en imposant, jusqu’à son point le plus bas, le solstice, la noirceur de la nuit.

Mais la fin de décembre se termine avec l’amorce de l’hiver, celle-ci renversant la vapeur. Tranquillement, après ces trois jours de noirceur au point le plus bas suivant le solstice – le jour de Noël, donc – la clarté s’imposera en apportant une lueur, un éclaircissement, un éclat de paix.

Tany, où que tu sois, même si j’étais parfois la grande sœur dure et sévère, même si j’étais parfois moralisatrice et sérieuse, même si j’étais parfois rigide et blessante par ma franchise, sache que je t’ai vraiment aimée. Je t’ai vraiment aimée.

S’il m’arrivait d’être comme ça, c’est parce que je t’aimais trop fort justement. Vraiment.

Et je voulais le mieux pour toi.

Tu me manques. Tu me manqueras vraiment.

Ta grande sœur.